0 Shares 1663 Views

Le misanthrope ou l’amour des mots

23 septembre 2019
1663 Vues

© Jean-Louis Fernandez

Dans Le misanthrope mis en scène par Alain Françon, Alceste qui honnit le genre humain a néanmoins un objet d’amour et de respect constant : la langue. Gilles Privat, qui incarne cette figure, fait entendre magnifiquement le texte de Molière avec toute son incomparable  justesse, saveur et complexité. La précision des mots y est un art à lui seul.

Le comédien central donne admirablement sens aux alexandrins dont la musicalité et la cadence parfaitement réglées sont un chef d’œuvre. On découvre et redécouvre ce flot du verbe qui porte l’harmonie du fond et de la forme à un sommet. L’acuité du propos et son agencement faisant merveille, la langue prend une tournure qui mêle l’exactitude au rythme. Gilles Privat a la part belle et il y excelle. L’équipe qui l’entoure partage tout autant ce talent de faire résonner une pensée et des choix de vie intelligemment soutenus, notamment Pierre-François Garel dans le rôle de Philinthe. Tous, Célimène, son amant, ses soupirants et ses amies, conversent ainsi en escrimeurs de grande qualité. Car c’est bien de combat dont il s’agit, malgré la retenue physique et l’élégance des uns et des autres.

© Jean-Louis Fernandez

Alceste défend les qualités de franchise et d’honnêteté à l’extrême, Philinte prône la nécesssité de ne pas se mettre à dos ceux que l’on n’estime guère, les petits marquis déroulent la volonté de séduire jusqu’au ridicule mais ils savent que le ridicule ne tue pas, tandis que Célimène qui brandit ses vingt ans avec une inégalable coquetterie use de ses charmes à tout instant et envers chacun, certaine que les atouts physiques font oublier les défauts d’un autre registre. Stratagème valable que connait son amie Arsinoé, ici Dominique Valadié d’une grande sincèrité, mais dont la pratique ne dure qu’un temps. A fleuret moucheté, les uns et les autres piquent et touchent mais ne désarment pas.

L’escrime est un sport noble et Alain Françon a placé son misanthrope dans une antichambre à bancs de velours qui pourrait être celle d’un ministère actuel. Vêtus de costumes des années cinquante ou soixante, les acteurs sont des représentants du pouvoir, sans la moindre intrusion d’une autre catégorie sociale. Le plateau est quasiment vide, le fond de scène est un vague paysage enneigé, les sphères des dominants sont donc ici peu ostentatoires. Ce choix laisse toute la place aux arguments intellectuels ou moraux de chacun. Mais les corps sont quasiment imprégnés du paysage de fond, ils restent froids. Cet axe voulu par le metteur en scène souligne certes la maîtrise des discours des gens de pouvoir, cependant l’absence de démonstration quant aux troubles de la chair peut être ressentie comme un manque. La silhouette de Célimène est parfaite, le charme d’Eliante est exquis, Philinte est fort séduisant, et l’on pourrait continuer. Alceste a jeté son dévolu sur une beauté dont il pourrait être au moins le père, il risque un procès qui peut lui coûter sa fortune et il voudrait que pour sa probité exemplaire elle le suive à l’écart du monde quand tant de jeunes hommes bien faits lui tournent autour ? « La parfaite raison fuit toute extrémité » nous dit Molière à travers Philinte et l’on se délecte de ce conseil.

Emilie Darlier-Bournat

Articles liés

“Riding on a cloud” un récit émouvant à La Commune
Agenda
124 vues

“Riding on a cloud” un récit émouvant à La Commune

A dix-sept ans, Yasser, le frère de Rabih Mroué, subit une blessure qui le contraint à réapprendre à parler. C’est lui qui nous fait face sur scène. Ce questionnement de la représentation et des limites entre fiction et documentaire...

“Des maquereaux pour la sirène” au théâtre La Croisée des Chemins
Agenda
111 vues

“Des maquereaux pour la sirène” au théâtre La Croisée des Chemins

Victor l’a quittée. Ils vivaient une histoire d’amour fusionnelle depuis deux ans. Ce n’était pas toujours très beau, c’était parfois violent, mais elle était sûre d’une chose, il ne la quitterait jamais. Elle transformait chaque nouvelle marque qu’il infligeait...

La Croisée des Chemins dévoile le spectacle musical “Et les femmes poètes ?”
Agenda
111 vues

La Croisée des Chemins dévoile le spectacle musical “Et les femmes poètes ?”

Raconter la vie d’une femme dans sa poésie propre, de l’enfance à l’âge adulte. En découvrir la trame, en dérouler le fil. Les mains féminines ont beaucoup tissé, brodé, cousu mais elles ont aussi écrit ! Alors, place à leurs...